Cet article fait partie d’un diptyque sur le féminisme, proposé par Ewa et Amélie, auteure invitée. Lire l’article d’Amélie.

Si j’étais une femme, je porterais des mini-jupes. Si j’étais un homme, j’irais à la gym tous les jours. Connaissez-vous ces phrases?

L’un des énormes défis du prof de FLE qui enseigne à partir du niveau A0 – en tout cas pour moi – c’est de se faire comprendre, rapidement, sans trop nuancer les propos. On mime, on fait des grimaces, on dessine, on fait des clins d’œil, on utilise des symboles qu’on croit évidents pour tout le monde, on exploite à fond les clichés. Si l’on représente une maison, c’est avec une cheminée, un arbre et de jolis rideaux dans les fenêtres. Si l’on explique une famille, c’est maman, papa, les enfants (deux de préférence) et un chien (et une voiture). Et tout le monde comprend! Et si l’on dessine une femme, elle a des cheveux longs et porte une jupe, et un homme est obligatoirement en pantalon, parfois on lui rajoute un chapeau. Bref, on représente le monde de manière pas trop subtile. Et après, il nous arrive d’être un peu mal à l’aise. On joue avec nos élèves à ce jeu dans lequel le monde est noir et blanc, pour nous faciliter la tâche. Et c’est innocent, pardonnable, tout à fait justifié : du moins on essaie de penser de cette manière.

Suis-je féministe ? Je constate amèrement que parfois oui, parfois non. Je ne milite pas, mais je sais poser des limites. Je n’essaie jamais de convertir mes élèves ou qui que ce soit, mais je réagis quand on dépasse les bornes…

La sacrée claque de ma vie de femme-prof de FLE ? « Bon boulot, bravo les gars ! » Il y a des gens qui aiment nous laisser un ou deux mots encourageants, des remerciements pour notre travail. Et c’est très, très précieux, je vous assure, j’adore ça. Mais: « Bravo, les gars! » c’était une phrase adressée à toute l’équipe des Zexperts. Nous, les Zexperts, on rigole pas mal, on est cruels, gores, parfois « limite » envers nous-mêmes et tout ce qu’on voit autour de nous ! Un jour, on publiera un recueil de nos blagues les plus pourries et qui nous font pourtant rigoler… Mais ce jour-là, je n’avais pas trop envie de rire. Suis-je un gars ? Ou ce sont seulement les gars de l’équipe qu’il faut féliciter ? Seuls les gars sont dignes de félicitations ? Le recherché prénom « Ewa » peut passer pour masculin ? Ou peut-être le site est en bleu, il y a un revolver et il n’y a pas de fleurs ? On n’a pas encore fait d’activité autour du rouge à lèvres (si en fait, mais c’est Benoit), c’est pour ça? « Bravo, les gars! ». Et la seule fille de l’équipe a les boules !

Ce sont des moments où, pour ainsi dire, je me réveille. Je sors de ma zone de confort, si vous voulez, du monde où tout va bien vers un monde un peu plus inconfortable pour mon bien-être.

Je feuillette un des recueils de supports d’apprentissage (je ne vais pas citer le titre, je ne suis pas méchante), que j’aime bien pour ses listes de vocabulaire. Je m’arrête un peu sur certains dialogues.

Dialogue 1. Dans un magasin d’informatique une cliente veut savoir comment utiliser l’ordinateur. Le gentil vendeur lui explique: « Voilà, pour l’allumer, vous appuyez sur cette touche.»

Dialogue 2. Jacques et Charles sont en train de déguster du caviar quand Catherine et Sylvie rentrent du shopping. L’une s’est acheté un manteau en cachemire, l’autre: une paire de superbes bottes.

Dialogue 3. Une femme veut regarder un drame, un homme un match de football. Ils négocient.

Le monde est si simple, n’est-ce pas ? Les femmes sont connes, sentimentales et concentrées sur leur apparence physique et les hommes contrebalancent cela (il y a des dialogues sur les pêcheurs et les bricoleurs dans ce bouquin, bravo !). Soucieux/soucieuses de transmettre du vocabulaire nécessaire, on oublie ce qui l’entoure. On tombe dans le piège du sexisme, qui est si facile, car si répandu, si naturel.

Un recueil de grammaire (une publication très sérieuse) proposait – pour travailler l’hypothèse – un exercice basé sur un texte de « Cosmopolitan » (sic!) intitulé: « Si j’étais un homme ». Si je me rappelle bien, une des phrases ressemblait à ça : Si je (être) un homme, je (siffler) dans la rue des filles comme moi. J’avoue, j’ai fait cette activité, et qui plus est, dans un groupe exclusivement féminin. J’en rougis encore. Comme je suis une fille bien sage, j’ai succombé à l’autorité des auteurs et des éditeurs. Mea culpa. J’aurais mieux fait d’écrire aux auteurs: « Si je (rédiger) un recueil de grammaire, je (utiliser) plus mon cerveau ». Nous, les profs, on doit aussi utiliser nos cerveaux.

Un jour, j’ai proposé à mes élèves A1 une simple activité dans laquelle ils étaient censés mettre en couples trois hommes et trois femmes représentés sur des photos en justifiant leur choix. Ils on mis une femme aux cheveux longs, vêtue d’une robe à fleurs en couple avec un type en costume-cravate. Justification ? « Elle n’aime pas travailler. Il travaille au bureau et il gagne de l’argent. » Et que fait un/une prof de FLE dans cette situation ? La première réaction: il/elle applaudit la phrase correctement construite. Et ce n’est qu’ensuite qu’il/elle peut poser la question : mais enfin pourquoi ? Il est bien d’encourager la réflexion sur ses propres convictions. Très souvent on répète les choses parce que « c’est comme ça ».

En inventant des activités et en les proposant à mes élèves, j’évite de représenter une idéologie ou une philosophie quelconque. Suis-je féministe? Pour moi, ce n’est pas important de le déclarer à mes apprenants. Ça fait partie de ma manière de travailler. En même temps, j’essaie d’introduire discrètement la thématique. Et j’observe les réactions dans les débats qui s’ouvrent.

Ma manière de travailler, c’est de jeter un pavé dans la mare, avec une vidéo, une activité apparemment innocente, qui montre pourtant comment les gens pensent. Confrontés les uns aux autres, les apprenants sont capables de défendre leurs idées, mais aussi de… dire des bêtises. J’essaie d’ouvrir un espace pour que ce type d’énoncés soit réglé au niveau du groupe. Pendant mes cours, on a le droit de dire, et je ne cesse pas de le répéter: « Je ne suis absolument pas d’accord avec toi ! »

Une de mes activités préférées, c’est celle où les élèves sont censés créer une histoire dont le personnage principal est soit un homme, soit une femme. On peut voir à quel point les schémas narratifs masculins et féminins sont divergents, qu’on représente très souvent les mêmes clichés d’un homme tout puissant et d’une femme qui attend ou éventuellement joue le rôle de lady Macbeth. Les gens sont intimidés en analysant leur récit. J’ai atteint mon objectif.

Pareil pour une activité sur les adjectifs possessifs, où il faut attribuer des objets aux membres d’une famille. Qui aura une bouteille de vin et qui un ordinateur? À qui appartient la grosse culotte et à qui les clés de voiture? Les apprenants sont à fond dans « c’est à lui, c’est à elle », mais en même temps ils dévoilent leur point de vue. De mon coté, un simple « pourquoi? » évoque parfois des réflexions très profondes. Ou alors on attribue les objets aux personnes dans « un monde idéal ». Et ça, ça fait une différence.

Dans une autre activité (vous la trouverez en Zone Interdite),«Voyage en Orient Express» (une activité un peu méchante sur les préjugés), il faut choisir des compagnons de voyage en train. Parmi les personnages, on trouve « une prostituée de Berlin »,« une féministe pure et dure », « une Roumaine portant un enfant dans les bras ». Or, l’écrasante majorité des personnes (j’ai fait cette activité des dizaines de fois) veut voyager avec la prostituée, en rejetant fermement la féministe et la mère (oui, parce que la maternité – « l’enfant peut faire du bruit tout le temps » – est un facteur plus décisif que la nationalité). On prend alors nos décisions et on les analyse. Est-ce que toutes les féministes sont agressives ? Est-ce que toutes les mères avec leurs gosses sont chiantes ? Avec de telles questions les élèves deviennent du coup plus sobres, ils s’arrêtent un peu sur ce qu’ils viennent de dire. Ils sortent à leur tour de leur zone de confort.

Oui, parce que je suis d’avis qu’il y a trop de réactions impulsives dans nos comportements, des réactions ancrées par la culture dans laquelle on est enracinés. Amélie parle du pouvoir de la langue, et de la discrimination qui commence avec les formes du masculin qui prédominent dans les noms des professions  ; ou encore de la forme masculine des adjectifs qu’on donne aux élèves comme une forme de base, la forme féminine étant considérée comme un dérivé. Personnellement, je trouve que le problème ne se trouve pas là. La neutralité de la langue ne doit pas forcément entraîner l’égalité. Avec un langage neutre on peut répéter les mêmes clichés. C’est pour cela que je suis plutôt traditionaliste : je ne suis pas contre la forme « boulanger (-ère) » à condition qu’on respecte les deux PERSONNES (et oui, ça m’énerve de devoir utiliser le masculin ici!). Je n’introduis pas non plus tous les noms de professions au masculin et au féminin. Désolée, mais le mot « cheffe », je le trouve un peu caricatural. Je ne parle même plus de l’épineux « maître» que les élèves innocents et insouciants vont transformer – par analogie – en « maîtresse »

Cependant, quand j’essaie d’expliquer le masculin et le féminin en dessinant (mes dessins sont de vraies œuvres d’art, comme, je suppose, la plupart des vôtres :P), j’essaie de représenter une paire nue. Oui, avec de petites feuilles de figuier sur le sexe. Les élèves sont un peu embarrassés, mais pas trop. Et j’évite de cette manière la jupe.

Bon, j’ai trop écrit. Je profite seulement de l’occasion pour partager l’adresse d’un de mes sites favoris, où vous trouverez plein de ressources pour discuter du sexisme avec vos élèves. Il est, heureusement et malheureusement, très souvent mis à jour et complété.

http://jesuisunepubsexiste.tumblr.com/

La conclusion? Le sujet du sexisme fait couler de l’encre partout, mais pas sur les sites de FLE (si je ne suis pas au courant, informez-moi). Et pourtant, on crée dans nos classes des situations d’échange et de communication autour de chaque domaine de la vie. Les problèmes du sexisme, de la discrimination, des préjugés, de l’intolérance, on les rencontre tous les jours, à chaque occasion. Moi, je m’y oppose tout doucement, en observant, en introduisant des sujets difficiles. Et, avec Amélie (je ne ferais pas ça sans elle), j’essaie de faire le premier petit pas vers la fin du sexisme automatique dans les classes de FLE.

Les commentaires sont à vous .


Ewa Rdzanek

Je suis prof de FLE depuis 2002. Comme je m'ennuie vite, je cherche toujours à rompre la monotonie pendant les cours et j'espère encourager les profs à faire de même, pour plus de joie, de surprises et d'efficacité dans l'apprentissage.

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