Cet article fait partie d’un diptyque sur le féminisme, proposé par Ewa et Amélie, auteure invitée. Lire l’article d’Ewa.

Un de mes buts dans la vie, c’est de faire en sorte que mes actions soient en cohérence avec ce que je pense. (Juste après « faire en sorte que mes étudiant.e.s réussissent à faire des blagues en français », mais c’est une autre histoire.) Cette idée d’être en phase me parle beaucoup et me fait pas mal cogiter, lire, débattre, discuter. D’abord, parce que ce n’est pas toujours évident de savoir ce qu’on pense (en tout cas pour moi !) et, ensuite, ce n’est pas évident non plus de lisser ses contradictions et de changer ses automatismes.

Cette idée de cohérence m’accompagne dans ma vie quotidienne, et donc, forcément, dans mon boulot. Je suis (entre autres, hein) féministe, (et vous ?) et je crois que ce contre quoi je me bats le plus au sein de mes cours est le sexisme. Je ne compte plus le nombre de documents authentiques que j’ai envoyés valser parce qu’ils contenaient des remarques machistes ou paternalistes. Alors oui, me direz-vous, au moins c’est authentique, mais c’est moyennement ce que j’ai envie de transmettre à mes apprenant.e.s. Parfois, il y a des trucs dans les manuels qui sortent de nulle part et qui me font bondir :

cette belle fille

La phrase d’exemple, « Regardez cette belle fille. », au milieu d’une unité sur le voyage, coincée entre une scène de camping sauvage et une attaque d’ours, nan, désolée, mais je vois pas le rapport. Et, oui, ça me gave. Les listes de lexique avec « une secrétaire, un médecin, un mécanicien, une hôtesse de l’air » me donnent envie de faire manger le bouquin à son auteur.e, et les vidéos de « greluche » heureusement sauvée par l’homme qui vient tout lui expliquer me hérissent les poils (que j’ai) (puisque je suis féministe) (un article sur les clichés, disais-je). BREF.

Le jour où j’ai pris une sacrée claque, c’est celui où j’ai voulu, en cours avec des débutant.e.s complet.e.s, expliquer « masculin » et « féminin », et où j’ai dessiné, au tableau, deux silhouettes. L’une avait des cheveux longs et une jupe. Tout à coup, je me suis rendu compte que je ne faisais que reproduire là un des trucs qui m’agaçaient le plus : pourquoi la femme devrait-elle toujours avoir les cheveux longs et porter des jupes ? (demande celle aux cheveux courts et toujours en pantalon qui rédige cet article et se considère néanmoins comme femme.) C’est bête mais jusqu’à aujourd’hui, je n’ai pas trouvé de solution idéale pour expliquer ces deux termes d’une façon qui me convienne tout à fait : les signes « universels » (mes élèves au Kirghizstan ne les comprenaient pas) me dépriment depuis qu’on m’a dit, pour que je m’en souvienne, qu’ils rappelaient (ou représentaient ?!) un miroir de poche qu’on tient dans la main (pour la femme) et un sexe en érection (pour l’homme). Okay. Quant au fait de désigner directement deux personnes de la classe (un homme et une femme, donc), il me met un peu mal à l’aise. Genrer les personnes a priori, sur leur apparence physique, ça m’embête, parce que c’est leur imposer ça et que si ça ne leur correspond pas, je risque de les mettre dans une position délicate, qu’elles n’auront pas l’occasion d’expliciter (déjà en général, j’imagine que ce n’est pas forcément évident, mais en plus dans une langue étrangère à laquelle elles ont été exposées quatre heures à peine, n’en parlons pas !). Et comme mon autre but principal dans ma vie (lié au fait que je veux que mes apprenant.e.s puissent faire des blagues), c’est de créer un cadre bienveillant pour chacun.e où il.elle se sente bien pour apprendre… eh bien, je bloque. Bon, on s’en sort quand même hein, on dédramatise beaucoup, et ça se passe bien, mais ça fait partie de mes questionnements, et je n’ai pas grand-chose de bien concret à vous apporter sur le sujet.

Mais je continue ma réflexion sur le féminisme, le FLE, et le cours de langue. Comme vous qui lisez cet article, j’imagine, je m’intéresse donc à la langue, et à sa transmission. Et régulièrement, je me répète que la langue est un outil de pouvoir. Il n’y a qu’à voir pour ça les réponses cinglantes aux commentaires bourrés de fautes d’orthographe sous des articles ou sur des forums : les auteur.e.s de ces infamies feraient mieux « d’aller apprendre à écrire avant d’oser prendre la parole. » Comme si les commentaires en question ne pouvaient pas comporter de bonnes idées. Sauf que, ouf, si, ils peuvent. Mais il est vrai qu’on a tendance à être plus sensible à et plus influencé.e par un discours avec de belles phrases et une certaine fluidité. Rien de neuf sous le soleil (de Bruxelles) (non je rigole, il pleut). Si la langue est un outil de pouvoir, c’est donc qu’il y a dans la langue une dimension politique. Soit. Mais je ne vais pas m’éterniser sur « le masculin qui l’emporte » même quand il y a 69 (c’est jusque là que mes apprenant.e.s savent compter) femmes et un seul homme, parce que ça, je ne peux pas y faire grand-chose (à part veiller à proposer autant – voire plus ! – d’exemples au féminin qu’au masculin)…

Bon, du coup, qu’est-ce qu’on fait ? Enfin, on, je sais pas, mais moi en tout cas : je passe à l’écriture épicène. Épicène, c’est un de ces mots chouettes que j’avais été contente d’apprendre en fac de lettres, ça signifie « dont la forme ne varie pas en genre ». Par exemple, « remarquable » est un adjectif épicène, et, entre nous, je trouve l’écriture épicène remarquable ! L’idée est donc de « promouvoir l’égalité des sexes dans la rédaction » en utilisant des formulations qui ne distinguent pas le masculin du féminin ou qui mettent les deux au même niveau. Alors, dans mes cours, je dis bonsoir à toutes et à tous, demandez à un étudiant ou une étudiante, etc. : je m’efforce de donner les deux formes à chaque fois.

Et quand je passe à l’écrit ? J’avoue, continuer à mettre des e entre parenthèses pour la forme au féminin m’embête carrément. Parce qu’en primaire, à peu près au même moment que la règle citée précédemment, j’ai appris que les parenthèses servaient à rajouter un détail, éventuellement à faire une digression. En clair : que ce qu’elles contenaient n’étaient pas aussi important que la proposition principale. Voilà voilà… Du coup, je me suis mise à utiliser le point – comme vous l’aurez peut-être remarqué si vous avez été attentif.ve depuis le début de l’article. C’est peut-être un détail pour vous, comme dirait l’autre, mais je crois que ça joue un rôle, et que la langue et la société évolueront en même temps, qu’il ne faut pas attendre que l’une démarre pour que l’autre suive. Ça ne déstabilise pas les apprenant.e.s ; à la limite, plutôt les professeur.e.s ;-) Parce que ça nous demande de modifier nos pratiques, de bousculer nos habitudes, alors que pour nos élèves, ce sont des coups de main de début d’apprentissage à prendre.

De même, j’enseigne allègrement le féminin des noms de métiers. L’argument « c’est moche » ou « ça fait bizarre » ne tient pas avec les apprenant.e.s puisque pour elleux, ce qui est bizarre, c’est que O et U fassent [u], que E, A et U fassent [o], que le H en début de mot ne se prononce pas, que les consonnes soient presque toujours muettes quand elles sont finales. Ah sauf dans cinq, six, sept. Et huit. Et neuf. Et dix. Bref, à côté de ça, apprendre « professeure » ou « écrivaine », c’est fastoche. Et puis je fais attention à avoir au moins autant de phrases au féminin qu’au masculin dans mes exercices. Et je leur propose de lire des Livres  dont vous êtes l’héroïne ;).

Je n’enseigne plus non plus « mademoiselle », puisque le terme a été supprimé des courriers administratifs en France en 2012 (et à Bruxelles en 2015). J’essaie de faire au mieux de mes convictions, parce que je suis persuadée que c’est quand on est cohérent.e qu’on est le.la plus clair.e, et le.la plus passionnant.e. Et si jamais on aborde le sujet dans des groupes avec un niveau plus élevé, c’est l’occasion de leur montrer quelques images du Zizi des mots, d’Elisabeth Brami : un imagier présentant à chaque fois un couple de mots masculin/féminin. « Le même mot désigne au masculin une personne mais au féminin un objet, voire un animal, ce qui donne : masculin = humain et féminin = machin ! »

zizi des mots 2

Et vous, le sexisme en classe, vous y êtes confronté.e ? Comment vous gérez ça ? Et l’écriture épicène, ça vous parle, ça vous heurte ? Venez nous raconter dans les commentaires :)


Amélie Charcosset

Après avoir travaillé en France, en Irlande, en Slovénie et au Kirghizstan, j'ai posé mon sac à dos en Belgique où j'ai la chance de pouvoir exercer deux boulots-passions : prof de FLE & animatrice d'ateliers d'écriture, voire de mélanger les deux, en faisant écrire mes apprenant.e.s ! Une autre façon de s'approprier la langue ! Je m'intéresse aussi à l'interdisciplinarité, au jeu et à l'art en général comme vecteur d'émancipation (des apprenant.e.s comme des enseignant.e.s ;)). https://leszexpertsfle.com/etiquette-produit/amelie/

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