Pratiquer la grammaire avec un document authentique
Benoit Villette
2 mars 2017
A2, B1, B2

Pratiquer la grammaire avec un document authentique

Beaucoup de ressources du site des Zexperts sont orientées sur la communication, laissant parfois peu de place à la grammaire. Le lancement des grammafiches en septembre dernier nous a amenés à nous poser beaucoup de questions sur la place de la grammaire dans notre pratique. On en a profité pour faire une liste des ressources pour la grammaire FLE présentes sur le site.

Mais je me suis dit que ça vaudrait le coup de partager ici quelques réflexions sur la manière dont j’aborde la grammaire. Vous en avez sûrement eu un aperçu dans mon suivi de cours A0-A1, mais je vous propose de prendre un peu de recul, de “théoriser” un tout petit peu tout ça. Cela pourrait être l’occasion d’échanger sur nos pratiques respectives, alors n’hésitez pas à commenter/questionner/douter/proposer dans les commentaires.

Comment j’aborde la grammaire :

Tout d’abord, je dois dire que la manière dont j’aborde la grammaire est inconstante. C’est-à-dire que je n’utilise pas toujours la même stratégie. Je pourrais bien sûr dire que tout dépend du point de grammaire qu’on aborde, que certains s’abordent ainsi, d’autres ainsi. J’aurais l’air très intelligent. La vérité, c’est que tout dépend de mon degré de préparation. Mais alors du coup, que dire ? Je pense que je peux repérer un certain nombre de constantes, moins sur la forme que sur le fond.

Pour moi, le travail de la grammaire :

  • n’est pas le cœur d’une séance de travail ;
  • est basé principalement sur les interventions des apprenants ;
  • est répétitif et étalé sur une très longue période.

La grammaire n’est pas le centre

Quand j’ai commencé à travailler comme prof de FLE, je construisais souvent le contenu de mes cours en me basant sur des listes de concepts grammaticaux ou lexicaux à connaitre. Du coup, forcement, il y avait beaucoup de grammaire dans mes cours. Cette semaine, on fait le passé composé, puis on fera l’imparfait, etc. Sauf que le problème, c’est que les apprenants se retrouvent avec des quantités de connaissances, mais qu’ils sont souvent incapables de faire quoi que ce soit avec.

Le centre, donc, doit être la capacité à utiliser la langue pour communiquer, pas la grammaire, ni le lexique.

SI vous démarrez dans le FLE, il me semble que c’est le conseil numéro un à garder. Quand je construis une séquence même au niveau A0, la question que je me pose est “Les apprenants vont-ils avoir l’occasion de communiquer en français pendant ces cours ?” C’est seulement après que je me demande de quels outils ils pourraient avoir besoin pour cela. Ce qui nous amène au deuxième point.

 

Pratiquer en fonction de ce que les apprenants disent

Imaginons donc que j’ai décidé aujourd’hui de travailler avec un document authentique. Cette vidéo par exemple. (Si la vidéo ne s’affiche pas bien, vous la retrouverez ici.)

Je n’ai pas choisi cette vidéo pour son intérêt linguistique. C’est évident, me direz-vous ;) Je l’ai choisie parce que je pense qu’elle va déclencher la parole chez mes apprenants. Elle va leur donner envie de dire quelque chose. Or, s’ils disent quelque chose, ils vont utiliser le français. Ils vont ainsi, d’un côté, consolider leurs connaissances et leur pratique, et d’un autre côté, faire des erreurs. Or, c’est là que je les attends. Pourquoi ?

Ma constatation est simple : quand on veut apporter de nouveaux concepts grammaticaux, on les apporte souvent à un moment où les apprenants “pourraient” les utiliser, mais ne les utiliseront pas (sauf si on les oblige, comme c’est le cas dans des exercices du genre “Exprimez telle chose, utilisez impérativement telle structure”.) car dans leur conversation courante, il y a déjà énormément de difficultés avant de pouvoir utiliser les structures nouvelles apportées par le professeur.

Je préfère donc avant tout amener les apprenants à dire ce qu’ils ont envie de dire. Au fur et à mesure, je les aide en leur demandant de se corriger, en demandant l’aide de la classe, et parfois, en introduisant de nouveaux éléments. Mais alors, comment introduire ?

Apporter un nouvel élément (grammatical ou lexical) peut se faire de nombreuses manières. Pour moi, les questions à se poser à ce moment-là sont :

  • L’apprenant a-t-il vraiment besoin de cet élément maintenant ?
  • Est-il capable de comprendre l’utilisation de cet élément dans ce contexte ?
  • Serait-il capable de systématiser cette utilisation pour réutiliser cet élément dans un autre contexte ?
  • L’effort à fournir pour assimiler cet élément (et éventuellement la règle qui présente son fonctionnement) est-il disproportionné par rapport aux nouvelles possibilités qu’il ouvre (ou vaut-il mieux fournir cet effort ailleurs) ?

Bon, au fond, je pense qu’on le fait tous. Ce sont ces questions qui nous amènent parfois à dire à un apprenant “laisse tomber, ce truc, ce n’est pas important maintenant.” En fonction des réponses à ces questions, je choisis la manière dont je veux présenter ce nouvel élément.

Un exemple simple : je travaille en ce moment beaucoup sur le passé composé. Raconter son week-end, tout ça. Dans ce contexte, il est presque impossible d’éviter une structure comme “c’était bien”. À ce niveau du cours, j’estime que :

  • Les apprenants ont besoin de cette structure.
  • Les apprenants sont capables de la comprendre en contexte.
  • Les apprenants sont capables de systématiser en partie (ils peuvent comprendre que c’est “un temps du passé différent du passé composé”, que “c’était” remplace souvent “c’est” dans un récit au passé et qu’ils peuvent l’utiliser avec un adjectif pour qualifier une de leurs activités du week-end).
  • L’effort à fournir pour différencier PC et Imparfait, et la construction de l’imparfait sont démesurés à ce stade.

Je vais donc utiliser cette structure en contexte (“Saluuuuuuut ! Alors, ton week-end, c’était bien ?”), en la notant aussi au tableau, en variant un peu (“D’accord, c’était super, je comprends.”) et en encourageant les apprenants à l’utiliser, souvent en reformulant ce qu’ils disent pour intégrer cette structure (au bout de quelques cours, certains apprenants vont l’utiliser spontanément, ils “sentent” comment ça marche.)

Mais je ne vais sûrement pas leur faire maintenant un cours sur l’imparfait, car je ne veux pas qu’ils se concentrent là-dessus. Leurs efforts auront beaucoup plus d’effets s’ils se concentrent sur ce dont ils ont besoin pour raconter leur week-end brièvement (verbes conjugués au passé composé, lexique), tâche qui leur demande déjà un gros effort.

Parfois, il est nécessaire de systématiser, d’expliquer la règle et de faire des activités qui amènent à utiliser naturellement les structures que l’on souhaite pratiquer. Par exemple, si je veux travailler sur la comparaison, je peux utiliser une fiche de grammaire adaptée (pour présenter la règle et systématiser), ou utiliser une activité comme chef de la police ou duel (pour pratiquer). En général, j’évite de systématiser avec les apprenants si je n’ai pas prévu de le faire, car j’ai personnellement besoin de bien me rappeler la règle avant de l’expliquer. J’aime aussi, si possible, choisir un support didactique qui m’aide à mieux expliquer plutôt que de me lancer avec mon feutre et mon tableau.

 

On répète, on répète et on répète encore

Et après ça, la clé, c’est de le faire 50 fois. C’est à dire qu’il faudra trouver des stratagèmes habiles autant que sioux qui vous permettent de rappeler aux apprenants comment les structures s’utilisent. Chaque séance où vous donnez à vos apprenants l’occasion de parler vous donneront l’occasion de pratiquer à nouveau de très nombreuses structures, et ces structures seront celles dont vos apprenants ont besoin pour s’exprimer. Vous pouvez également chercher à provoquer l’utilisation de ces structures. À vous de choisir le moyen, ce qui compte, c’est de ne pas oublier que chaque structure doit revenir plusieurs fois au cours des cours suivants, et ce pendant assez longtemps.

 

Bref…

Et voilà, je vous ai livré un peu de mes secrets, qui n’ont d’ailleurs rien de secret ni de très original, du moins je le pense. Ceci dit, j’aimerais beaucoup avoir vos réactions, vos idées et vos conseils, alors foncez sur les commentaires et à bientôt ! (Ah, et vous pouvez aussi mettre des petites étoiles, en dessous, à droite, merci d’avance ;))

Benoit Villette

Benoit Villette

Je suis formateur FLE (Master FLE et PGCE) depuis plus de 10 ans. J’aime l’approche actionelle, l’humour en cours et la nouveauté.

13 Commentaires

  1. carmen

    Merci pour toutes ces ecplications (aussi pour les cours 0, 1, 2….) celles m’aidwnt enormement!!!!

  2. Susy

    Merci Benoit pour les inspirations et les motivations. Votre blog est ZZZZZZZZZUPER!

  3. Xhonneux Sophie

    Merci pour tous vos conseils, ça me booste pour recommencer l’année scolaire ;-)

  4. Nathalie Bomboire

    Merci beaucoup pour ces explications claires autour d’une approche pédagogique à laquelle j’adhère totalement !!! Pour nous aussi, les profs, il faut se le répéter encore et encore pour ne pas tomber dans la grammaire pure où nous avons pourtant baigné…
    Il faut aussi pouvoir se détacher de ses propres schémas d’apprentissage !

  5. Dom Rebout

    Je crois que tu as vraiment raison, Benoit. Je n’ai jamais abordé la grammaire comme ça, étant moi-même une “grammairophile”, mais cette année, je me lance!

  6. armelle.francoise

    Merci pour cet article !
    Prof de FLE débutante , j’ai en effet tendance à tomber dans les travers de la vieille méthode grammaire traduction en axant trop mes cours sur la grammaire .
    Je me forme au DAEFLE en même temps , et je comprends tout l’intérêt de la méthode actionnelle que j’essaie d’appliquer en cours .
    Je suis d’accord avec le fait que l’objectif principal de l’apprentissage des langues est la communication .
    Cependant si la grammaire doit rester annexe et intervenir en fonction des besoins ( et du niveau ) dans la communication orale , il me semble que dès que l’on passe à l’écrit , on est obligés d’insister sur son rôle primordial dans l’apprentissage de la langue française . Autrement, comment les élèves seraient-ils capable de rédiger un message , si court soit-il ? J’enseigne aux USA où mes élèves sont très souvent motivés par l’expression orale ( notamment pour leurs voyages ) . On parle beaucoup en cours mais à l’écrit ça devient assez vite catastrophique … ET là comment introduire l’orthographe, la grammaire et la conjugaison sans les décourager ?? ( surtout quand beaucoup ne savent pas ce que c’est un verbe et la conjugaison … ( forcément : i eat , you eat , they eat , …. comparé à je mange nous mangeons … )
    Bref si vous avez des tuyaux pour la grammaire inductive et communicative à l’écrit , je suis preneuse !!
    ET surtout continuez les gramma fiches , mes élèves adorent ( bien plus que les manuels , même si pourtant dans les manuels récents l’introduction du point de grammaire est souvent pertinente par rapport au contexte et très inductive !! )

    • Benoit Villette

      Bonjour,
      au fond, pour l’écrit, c’est la même chose : la grammaire doit être enseignée pour être porteuse de sens. Ça fait un peu jargon, mais pour le dire autrement : d’abord le sens et la communication. La grammaire sert à soutenir ce sens et cette communication.
      Donc, on en revient au même postulat de base : il faut donner aux apprenants la possibilité de communiquer plus souvent à l’écrit. En fait, la pratique (expression écrite plus ou moins libre) de l’écrit devrait être une composante quotidienne de nos cours, accompagnée d’un travail régulier sur les erreurs des apprenants.
      Qu’en dites-vous ?

      • armelle.francoise

        Merci pour votre éclairage ! (et ce rappel sur la démarche sens-forme, que je connais bien mais qu’il faut appliquer , toujours et encore! ) .
        Travailler l’écrit est parfois un “challenge” dans certains de mes cours car beaucoup d’élèves ne travaillent pas- et ne pratiquent pas- entre les leçons ( un peu de mentalité américaine , où l’élève espère recevoir le savoir “clé en main ” pendant la seule durée du cours !) . Beaucoup pensent qu’avec deux heures par semaine pendant 6 mois ils seront capable d’aller en France et de parler sans problèmes !!
        Avec les débutants , il m’est encore difficile de distinguer les erreurs de syntaxe acceptables de celles qu’il faut corriger “sur le moment” (afin de leur éviter de prendre de mauvaises habitudes ou réflexes), sans pour autant les décourager ou les dévaloriser.
        Par exemple quand ils m’écrivent
        “merci d’envoyer à moi le cours car je manque mercredi ” : la phrase à un sens que je comprends .
        Mais si cela avait été à l’oral : aurait-il fallu que je corrige ? et comment expliquer la correction ? ( dois-je les corriger en leur disant que la formulation parfaite est ” merci de m’avoir envoyé ” , en précisant qu’il y a là un point de grammaire qu’on abordera plus tard dans la progression ?

        J’avoue que j’ai vraiment du mal à cerner le bon équilibre sens-formes avec les débutants car il faut un minimum de forme pour donner du sens à sa parole !
        Je sais que tout cela viendra avec l’expérience ( associée à une remise en question permanente de mes procédés), mais je souhaite surtout que mes “cobayes” ne souffrent pas trop de mes essais et tâtonnements !

        En tous cas j’adore vos outils ! ( avec un petit faible pour les grammafiches bien sûr, …on ne se refait pas aussi rapidement !!

        Bien à vous

  7. armelle.francoise

    Un immense merci pour ces outils ! et pour ce petit rappel (à l’ordre) sur l’importance de l’expression écrite , en cours , à tous les niveaux !!

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