Quand je faisais mes premiers pas comme prof dans une école de français, j’avais très peur de tomber sur un premier semestre. Faire face aux étudiants qui ne parleraient pas du tout français (mais qui en rêvent), qui espéreraient enfin comprendre la grammaire FLE, qui me regarderaient avec admiration (mais qui auraient certainement un peu peur de moi), qui – pour les moins sûrs d’entre eux – retiendraient pour longtemps cette première leçon de français (moi, je me souviens très bien de la mienne). Bref, je ressentais une grande responsabilité.

Chacun de vous a certainement sa manière de plonger les élèves dans la langue pour la première fois. Je voudrais partager la mienne, que j’ai utilisée je ne sais plus combien de fois et qui a toujours marché.

 

L’activité en tant que telle a mûri avec le temps. Voici ses objectifs, que l’on atteint, soit dit en passant :) :

  • utiliser seulement la langue française, ne pas recourir à la langue maternelle des étudiants
  • motiver les élèves en leur montrant qu’ils ont déjà suffisamment d’outils pour jouer ensemble en français
  • les habituer au travail par paires
  • les habituer à l’interaction dans une langue étrangère
  • les habituer à utiliser les gestes pour se faire comprendre
  • introduire une ambiance de découverte et de légèreté, sans créer une relation prof omniscient – étudiant dépendant
  • permettre de gagner :)

Comment faire cela ?

L’activité est à réaliser pendant le premier cours une fois que vous vous êtes présentés et que vous avez appris les prénoms des étudiants.

Tout d’abord, pendant cette activité j’utilise plusieurs mots et phrases qui sont compréhensibles pour la plupart des personnes et  je gesticule beaucoup pendant mes explications pour faciliter la compréhension. Allez, je vous mets ça en points:

1. Je demande à la classe de se regrouper par paires, en répétant plusieurs fois « Formez des paires » ce que je souligne avec un geste (levez deux doigts). Si c’est nécessaire, je circule dans la classe et je touche deux personnes assises côte à côte en disant « Marc en paire avec Anna » etc.

2. Je distribue plusieurs magazines de thématiques différentes (société-politique, culture, mode, motorisation…) et plusieurs livres et bandes dessinées (tout en français, bien sûr). Je leur permets de feuilleter en disant « Regardez! » (ce que j’appuie d’un geste très théâtral en regardant un journal). Ils vont bien comprendre. Ne mettez pas trop la pression, ça doit être un petit plaisir sans objectif précis derrière.

3. Quand ils auront regardé, je prends un des supports, je feuillette rapidement et je trouve un mot (de préférence dans un titre, pour que ça soit visible) qui est compréhensible dans la plupart des langues; par exemple « La politique ». Je le montre à la classe en posant la question: « La politique, c’est clair? ». Ils répondent « Oui, c’est clair ». Je prends encore deux ou trois mots comme ça. Enfin, je dis « En français, beaucoup de mots sont clairs » (en montrant « beaucoup » avec un geste). Ils ne pourront pas le nier :).

4. Maintenant, je leur demande qu’ils préparent en paires pendant trois minutes une liste de cinq mots qu’ils comprennent et que la liste soit secrète. Ils doivent noter les mots sur un papier ou dans leur cahier. Je dis: « Marc avec Anna, X avec Y… Préparez une liste de cinq mots clairs » (avec des gestes si nécessaire). « Notez les mots » (geste). « La liste est secrète » et « Trois minutes » (gestes). Je répète plusieurs fois si nécessaire. Je circule en classe pour voir s’ils ont bien compris.

5. Ensuite, quand toutes les listes sont faites, je dis « Attention! » et je prépare moi-même secrètement un mot pas trop court (par exemple: philosophie) que je fais deviner au tableau grâce au jeu du pendu'(= j’inscris au tableau le nombre de lettres à deviner). Je dis alors : « Proposez des lettres! » (plus un geste pour montrer que j’écoute leurs propositions).

6. Les élèves sont incités à proposer des lettres spontanément. Je n’impose aucun ordre.

7. Pour chaque lettre devinée, je dis « Bravo! »

8. Je corrige la prononciation des lettres qui sont plus difficiles. Pour les lettres qui se prononcent en français de manière complètement différente, je les note au tableau à coté du jeu avec un point d’exclamation rouge – j’y ai recours plus tard pendant le jeu pour rappeler cette prononciation difficile. Je dis « Attention! »

9. Maintenant, c’est aux étudiants de jouer. « Vous jouez! ». J’invite la première paire avec sa liste secrète au tableau. Je demande: « Préparez le jeu! ». Je vérifie discrètement si le nombre de lettres est bien indiqué et si ça correspond à l’orthographe réelle :) Une fois le jeu préparé je leur souffle la phrase « Proposez des lettres! » qu’ils doivent répéter en s’adressant à la classe.

10. On continue le jeu: chaque paire doit passer au tableau et proposer deux mots. Normalement, ça doit être possible à deviner pour les participants. Au fur et à mesure, la liste de lettres difficiles s’élargit. Insistez sur la prononciation des voyelles « u », « e », « h », « w »… bref, vous savez très bien ce qui est important.

11. A la fin, regroupez les mots proposés par chaque paire et constatez: « Beaucoup de mots en français sont clairs ». Montrez que vous êtes très contents.

Enfin, vous avez des raisons d’être contents, car en une activité vous avez non seulement créé la première liste de vocabulaire avec vos élèves, mais aussi vous avez introduit les bases de la phonétique française sans aucun exercice casse-pieds. En plus, vos élèves se sont bien amusés. Certes, vous êtes trempés de sueur parce que vous avez tout articulé et répété cinquante fois, sans oublier les gestes expressifs, mais une chose est sûre : le nombre de sourires ou de rires que l’activité provoque est plus grand que le nombre de sons difficiles.

Je dis : « Racontez-nous dans les commentaires comment ça s’est passé ! » et je fais le geste de quelqu’un qui tape sur son clavier. Je répète plusieurs fois, pour être sûre que tout le monde a compris ;)

Photo: gratisography.com