J’enseigne le français comme vous tous et les plus grands freins que je trouve chez les apprenants sont d’une part le manque de confiance, les vices ancrés et tellement difficiles à «reformater» et les refus!

Lors de ma formation en lutte contre illettrisme et en FLE, une notion m’a marquée: la maïeutique, soit l’art de faire accoucher les connaissances enfouies de l’apprenant. Sans trop en connaître davantage sur la pratique de Socrate et son adaptation laïque contemporaine, ce terme fait sens pour moi en classe.

Pour vous situer mon contexte, j’enseigne le français à des adultes à Girona, en Catalogne (public déjà bilingue catalan-castellan). J’anime des cours en entreprise, dans des centres civiques, dans une petite école de langues et chez des particuliers.

Je voulais partager avec vous mes outils d’obstétrique :

La bienveillance

Je crois que Socrate utilisait davantage l’ironie que l’empathie, moi j’essaie d’utiliser les deux ! Le sourire installé entre les oreilles du début à la fin, un de mes principaux objectifs est qu’on passe un bon moment, dans une ambiance où tout le monde se sente à l’aise, écoute mutuelle et blagues aidant.

L’empathie

J’ai remarqué qu’avec certains élèves, l’empathie fonctionne plus que tout. Reconnaître l’énervement que provoquent les complications de la grammaire française permet d’en rire et d’en assimiler les bizarreries. Accepter le moment de rejet suite à certains apprentissages permet finalement de les accepter. Ça, je le tiens d’un bouquin sur l’art de communiquer avec ses enfants, accepter l’émotion – qui peut être, en classe, l’énervement, la sensation de ridicule, le découragement… – la nommer, pour ensuite la dépasser et assimiler la nouveauté ou permettre le dialogue et l’échange ! Cela correspond en sciences cognitives à mettre en contact le cerveau émotionnel et le cerveau cognitif et à favoriser l’acceptation ! Ça suffit parfois pour intégrer de nouveaux concepts, ou pour se débarrasser peu à peu de mauvaises habitudes (fréquentes lors de l’apprentissage de langues très proches).

Le miroir

Souvent, j’ai aussi utilisé mon expérience d’apprentissage du catalan pour offrir un miroir aux apprenants. J’ai remarqué qu’il y a des sons qui rebutent les apprenants, comme le «u», /y/ en phonétique ou le «e» mais j’ai pu vérifier que ce n’est pas parce qu’il ne savent pas le dire mais parce qu’ils n’en ont pas envie! En fait j’en ai vraiment pris conscience en observant ma propre pratique du catalan ! Je parle bien le catalan, mais il y a 2 ou 3 sons que je ne fais pas correctement alors que j’en suis capable ! Par exemple, le «ll» /j/. Ici le «ll» se prononce en avançant la langue contre les dents de devant. Moi, comme je n’en ai pas l’habitude, je trouve ça bizarre voire ridicule, alors je ne le fais pas. Mais j’ai conscience que le son que je produis n’est pas le même ! Alors c’est ce que je dis aux élèves : pour faire le «u» ou le «e» il faut mettre la bouche « en cul de poule », si vous n’avez pas envie de le faire, d’accord, mais soyez conscients que vous ne ferez pas le bon son ! Ça amadoue les plus réticents !

Le regard…

Cours de conversation. Mireia, à toi de faire deviner aux autres le mot que tu as pioché dans la boîte à mots1? Là, elle me regarde, le moment tant redouté est arrivé, et en s’appuyant littéralement sur mon regard, elle articule une phrase, qu’elle a en général déjà gribouillé sur le papier. Elle est tout à fait correcte en général mais semble ne pouvoir sortir que grâce à l’appui ou même la béquille visuelle que je lui offre. Manque de confiance caractérisé, bien assis sur la certitude d’être nulle en langue, contrairement à son mari (que je ne connais pas), pour qui c’est tellement facile…

‘Marta, à toi de jouer!’ Elle, au contraire, est tout à fait à l’aise mais je la surveille au moment des verbes car elle a une conception assez répandue de la conjugaison qui consiste à franciser les verbes catalans et à les lancer pour voir s’ils volent bien ! Moi je les rattrape au vol du regard si la forme me fait grincer les dents et elle en lance alors un autre !

La provocation

Une fois la confiance installée, j’aime provoquer les apprenants, les faire sortir de leur zone de confort, ce que permettent les jeux, les blagues, l’ironie. Évidemment il faut accepter les réponses, mais si tout est fait avec humour, ça passe très bien et ça renforce le climat de confiance. La provocation ou la taquinerie permet à mon avis d’utiliser le français dans une situation où l’interlocuteur veut donner sa réponse à tout prix, parfois ça bloque un peu, et les élèves utilisent le catalan mais s’ils jouent le jeu, c’est un vrai dialogue ancré dans du relationnel et c’est un usage authentique de la langue ! Bon il faut faire attention à ne pas déstabiliser les personnes mais là encore, on touche l’émotionnel et j’ai vérifié par la pratique que c’est basique pour réellement apprendre. Ça marche aussi avec les compliments et les attentions particulières à chacun, évidemment.

Pour en revenir à l’accouchement…

J’ai conscience de faire ma propre interprétation de la maïeutique en formation, je parle surtout de l’image qui m’aide au jour le jour… Toutes proportions gardées, je trouve que la comparaison entre l’apprentissage et l’accouchement est assez bien trouvée car il faut en accouchant

  • accepter la douleur (la difficulté d’une expression dans une langue qui n’est pas la tienne),
  • se laisser aller (ne pas avoir peur du ridicule),
  • ramollir les tissus (accepter des règles différentes, illogiques, incongrues),
  • se donner à fond (bosser),
  • accepter la longueur du processus sans flancher (chaque semaine où on décroche vaut deux semaines de ralentissement),
  • être constant(e), etc.

Et ça je le tire aussi de ma propre expérience !

Qu’en pensez-vous ? Ça vous parle ? Pratiquez-vous vous aussi la maïeutique ?

1J’en profite pour remercier le site des Zexperts de cet apport fantastique de la boîte à mots pour la cohésion du groupe et la continuité des cours entre eux grâce aux rappels constants qu’elle offre.