Pendant un repas en famille autour de Noël, quelqu’un m’a demandé : “Alors, comment ça marche, le site ? Bien, hein ? Vos ressources sont utilisées dans toute la Pologne ?”

Ce n’est pas la première fois qu’on me pose une telle question. Et à chaque fois, je me sens honnêtement gênée et intimidée (histoire de ne pas passer pour une personne orgueilleuse), quand je réponds : “En fait, dans le monde entier.”

La surprise de l’interlocuteur est visible, tout comme son petit regard qui dit : “Mais comment c’est possible ?”

Et j’ai un petit frisson quand j’imagine une salle de classe très très loin, où il fait bien évidemment beau et chaud (le mois de janvier à Varsovie étant… hm… peu accueillant et mon imagination foisonnante) et où le/la prof et ses élèves réalisent une des grammafiches, jouent à un jeu ou répondent à des questions d’un “Parler de…”. J’ai le même frisson bizarre quand je rentre dans la salle des profs de notre école partenaire (salut, Sandrine !) et que je vois les fiches des Zexperts traîner sur les tables, ou les profs en train de les découper… Ce frisson, c’est un plaisir mêlé d’effroi. Je pense à la technologie qui nous permet de faire ça : on râle souvent sur l’invasion des technologies, mais là, on n’a pas à se plaindre. Vous pouvez télécharger les ressources pour vos cours 24h sur 24. Et vous les utilisez 24h sur 24. Et nous, 24h sur 24, on n’en revient pas.

Bref, pourquoi j’écris tout cela ? Parce que j’ai eu envie de vous raconter d’où venaient les ressources des Zexperts qui se baladent, pour notre plus grand o dans plein de coins du monde. Ou plutôt comment elles naissent : même si l’on mûrit avec le temps et on devient moins émotionnels qu’au départ (“Cette phrase me plaît et je la veux dans mon jeu quoi que tu me dises!!! “/pleurs/) , on est très attachés à nos produits, qui sont, d’une certaine manière, nos bébés.

Quelques chiffres

C’est Benoît qui est le plus fort en calcul dans notre équipe, mais j’essaie de faire de mon mieux. Une ressource, de l’idée de départ jusqu’au produit final que vous pouvez télécharger, c’est environ :

40 mails ;

30 cafés ou thés ; 

12 relectures ;

5 changements de vision ;

4 % d’abandon (au bout d’un certain nombre d’essais et de discussions, on se rend compte que finalement l’idée n’était pas aussi bonne qu’on pensait et on laisse tomber)

3 personnes minimum engagées dans le processus ;

2 malentendus ;

2 minutes de fou rire ;

0,15 minutes de dispute.

Le plaisir : “Tout devient très facile quand je suis inspirée”

Il y a beaucoup de plaisir dans la création des ressources. Le plaisir numéro 1, c’est les autres. “La coopération avec les personnes qui ont d’autres idées, une autre vision et une autre approche didactique, c’est très enrichissant et très souvent ça provoque des réflexions sur mes méthodes de travail.” – dit Dorota, qui crée tous types de ressources. Amélie, notre rédactrice, rajoute : “Ce que j’adore, c’est découvrir à chaque fois la créativité des propositions des Zexperts (j’aime bien mettre des petits smileys en commentaire quand ça me fait rire), et en plus en avant-première ! ” Pour Pierre-Marie, le graphiste, l’énorme travail créatif qu’on lui demande, c’est (en grande partie) de l’amusement: “Je ne fais jamais la même chose, et ça me plaît. Ce qui me prend le plus de temps, c’est la création des visuels, la recherche ou création de petites illustrations pour rendre ça plus convivial. Mais c’est aussi ce qui m’amuse le plus.” En effet, la diversité c’est ce qui nous sauve. On se dit souvent: “je n’aurais jamais eu une idée pareille” ou “je ne serais jamais capable de traiter ce sujet comme tu l’as fait.” Beaucoup de surprises alors, même si l’on travaille ensemble depuis des années. 

Nous sommes aussi capables de nous surprendre nous-mêmes: créer une ressource pour son propre usage ce n’est pas la même chose que produire une ressource pour les profs qui travaillent de manière différente, utilisent d’autres méthodes, ne sont pas à côté pour qu’on leur explique comment faire pour que l’activité marche bien… Pour Dorota, il faut sortir de ses habitudes didactiques” en proposant, par exemple, des activités moins difficiles que l’on ne propose d’habitude pas pendant ses propres cours.

Pour Maxime, il est “plus facile (…) d’aider les autres à trouver/améliorer leurs idées/propositions que de partir de rien, tout seul, et chercher la bonne idée.” Effectivement, Maxime est l’expert quand il s’agit d’arriver à un truc fini et bien organisé. Chez moi, les idées viennent par pulsions, j’ai un petit bout d’idée dans ma tête, je viens alors discuter avec Benoît ou Maxime, je dis vaguement ce que j’imagine et on fait un remue-méninge express, parfois au bout de 15 minutes, on tient le bon bout. C’est à ce moment-là que les fous rires surviennent, parce que très souvent la présence de l’autre nous stimule et on commence à surenchérir en proposant des phrases/mots de plus en plus drôles ou osés. En créant des jeux, on travaille souvent en utilisant des petits papiers avec nos gribouillis dessus. Parfois, la secrétaire de l’école où nous louons une salle vient nous demander de rire un peu moins fort.

Benoît explique, très justement, que “le plus facile, c’est de commencer. Avoir une idée et sentir que c’est possible.”

Le défi : “Aller au bout”

On se dit souvent que notre fonctionnement créatif ressemble un peu à un mariage. Il y a des moments où l’on voit la vie en rose, tout passe comme une lettre à la poste. Il y en a aussi qui sont moins évidents. Et qu’il faut survivre, ensemble.

Pour Maxime, ce qui est le plus difficile, ce sont “les désaccords de fond sur un produit, quand il y a deux visions complètement opposées de comment le produit doit être. Mais c’est rare.” Les activités les plus chronophages et les plus exigeantes concernent le bon choix des documents déclencheurs. Dorota dit que parfois elle passe littéralement des heures à trouver une bonne vidéo pour une de ses Grammafiches. Pareil pour les packs de conversation, de bonnes idées ne suffissent pas, il faut de bons documents. Parfois je me dis: c’est bon, aujourd’hui, j’ai regardé tout Internet (comme Chuck Norris, ah ah). Et je sens que je n’ai rien fait…

Maxime rajoute que le problème des désaccords “était beaucoup plus fréquent au début: avec le temps on a trouvé une sorte de terrain commun qu’on a construit ensemble.”

Pour nous aider, nous créons des listes de sujets à traiter. Des sujets qui sont de difficultés différentes et dont les profs ont plus ou moins besoin. Il y a des thématiques comme par exemple… les articles, qui sont très difficiles à présenter aux élèves de manière ludique (et je veux dire: vraiment ludique). Basia, qui fait surtout les Zexos, raconte son travail ainsi : “Les exercices de grammaire sont déjà très nombreux et je ne veux pas proposer exactement la même chose que ce qu’on trouve dans tous les livres. Comment composer plusieurs exercices autour d’un même sujet de grammaire sans se répéter, p.ex. comment varier les différents emplois du subjonctif en gardant un certain équilibre tout en évitant les choix trop faciles; inventer des phrases variées pour ne pas écrire 5 exercices autour de, par exemple, la cuisine; aussi imaginer des phrases claires, suffisamment difficiles pour qu’elles correspondent au niveau choisi, mais pas trop, et qui correspondent aux règles que les élèves connaissent.” 

Pour bien trouver l’idée d’un jeu ou d’une série de tâches, on fait des efforts, “c’est le processus de gestation quand on cherche, on cherche, on teste et l’idée ne vient pas. On fait des propositions aux autres mais ça ne leur plaît pas, et en même temps on sait qu’ils ont raison…” Des sages diraient : une période de sécheresse dans le processus créatif. On traverse le désert avec nos articles sur le dos, et on meurt de soif. Et “puis parfois, (raconte Maxime) après plusieurs semaines ou mois à ramer sur un sujet grammatical ou autre, on trouve tout à coup le truc qui marche au cours d’une discussion. Et là tout devient évident et le processus roule tout seul.” C’était le cas de notre Questiotron. Au départ, cela devait être une chose complètement différente qui ne voulait absolument pas marcher. On était un peu au bout du rouleau et on a commencé à se moquer de notre idée… et imaginer qu’on pouvait faire des cercles à découper, avec une punaise au milieu pour les relier… et finalement on s’est rendu compte que cela fonctionnait avec les questions au niveau A1. Révélation.

Par contre, pour un poster intitulé “Est-ce que vous avez passé de bonnes vacances?” dont on voulait faire une infographie super drôle, au bout de nombreuses heures de travail, on a constaté que c’était bon pour la poubelle. Trop forcé et pas assez drôle.

Les ressources, c’est aussi la relecture. On distingue la première relecture, celle pendant laquelle “on fait le ménage” dans le fichier de notre collègue. On scrute les illogismes, on valide (ou pas) les activités, on laisse des commentaires. La version corrigée revient à l’auteur(e). C’est à son tour de valider les modifications et de défendre son point de vue s’il/elle y tient. Puis, la deuxième relecture. On commence à polir le truc. On le renvoie à l’auteur(e). L’auteur(e) apporte les modifications. On revérifie. Ensuite arrive l’étape qu’on aime bien en général, c’est le mail: “Tu peux envoyer à Amélie.” Voilà, à ce moment-là, on considère que la moitié du travail a été fait.

Amélie, c’est notre ange gardien. C’est notre dernière instance. Si l’on discute sur une question linguistique et on n’arrive pas à trancher ou à trouver la solution, on se dit: il faut demander à Amélie. Voilà comment notre ange gardien parle de son travail:

“Je relis les ressources et les articles de blog pour corriger les dernières coquilles, pointer un oubli (de corrigé, de question, de possibilité de réponse…) ou une incohérence, réclamer parfois un peu plus de diversité dans les photos ou suggérer une simplification des règles du jeu si j’ai l’impression que c’est trop complexe et que la prof en moi aurait la flemme de tout lire. (…) Ce que j’aime moins, c’est quand nos versions de logiciels ne sont pas les mêmes et que mes corrections et modifications font bouger toute la mise en page, ouuups… “

Bon, on en est à la troisième relecture. Puis, la ressource part chez Pierre-Marie, qui est notre miroir magique grâce auquel tout devient beau, comme dans un conte (je sais que cette métaphore peut être un peu lourde, mais j’espère que Pierre-Marie me la pardonnera). Sans lui, le graphisme de nos ressources ressemblerait à un jeu d’ordinateur d’il y a trente ans et exigerait trois kilos d’encre pour être imprimées. Pour Pierre-Marie, le seul truc casse-bonbon, c’est les tableaux à mettre en page. Et dans son fonctionnement, il a surtout besoin “d’une certaine discipline pour se mettre devant son ordinateur et pas faire autre chose”. Comme nous tous, d’ailleurs !

Le va-et-vient des relectures entre moi, Maxime, Dorota et Pierre-Marie, c’est environ 5 versions. Coquilles, numérotation, images, organisation de la page, économie d’encre, pour arriver à une ressource “qui a de la gueule” ou est “classe” (ce qui veut dire autre chose pour chacun de nous, ah ah).

Et comme Benoît, on rêve parfois secrètement de pouvoir faire plusieurs choses à la fois, parce qu’on a toujours l’impression d’un flot de tâches à accomplir qui ne cesse de nous envahir. Mais on aime bien être en mouvement ;)

Du matin au soir

Le premier Zordinateur s’allume vers 6 heures du matin en France, dans le Limousin. C’est celui de Pierre-Marie. Ensuite, c’est (je pense) celui de Maxime à Varsovie (l’école maternelle de son fils est juste à côté), puis ceux de Benoit et Ewa (qui ont plus d’enfants à emmener à l’école), puis apparait Dorota, qui donne des cours souvent le soir dans son école et qui fait du jogging ;), ensuite Amélie, de Lausanne, et Basia, aussi dans le Limousin.

C’est bien de travailler le matin, dites donc ! Comme nous raconte Amélie: “J’essaie de relire les ressources plutôt le matin quand je suis bien fraîche, car c’est franchement frustrant d’imprimer un truc pour son cours et de voir que, oh non, il restait une faute…”

On essaie de ne pas travailler le soir ou le week-end, mais ça arrive si nous sommes trop débordés en semaine ou si différents projets s’accumulent. Mais on apprend, petit à petit, à nous accorder ce temps sacré de repos, ce qui est d’autant plus difficile, que les mails, on peut les envoyer et recevoir tout le temps. Nous avons (je crois) tous supprimé les mails de nos smartphones (je parle de ceux qui en ont – deux personnes au moins ne s’en servent pas du tout /de smartphones, je veux dire/)

Résultat final: utiliser sa propre fiche

“Voir le résultat final, voir que mes élèves réfléchissent vraiment en faisant ces exercices et sortent de leurs habitudes de compléter les exercices toujours de la même façon, cela me fait le plus plaisir.” – explique Basia. 

Le test pendant un cours permet aussi de revenir sur quelques décisions : telle ou telle photo ne s’imprime pas bien, il faut la remplacer; une des questions de débat ne suscite aucune réaction des apprenants – on la reformule ou supprime… etc. En testant, on écoute les retours des élèves. On est extrêmement contents quand ils réclament la même activité plusieurs fois ou quand ils se souviennent d’une séquence pédagogique (à travers un mot, une tournure) encore longtemps après l’avoir fait.

C’est un plaisir de voir qu’au bout de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois, un tas de gribouillis devient une ressource qui fonctionne en cours.

… et ça bouge !

Benoit, c’est notre Seigneur des Réseaux. Mauvaise blague, mais on les aime, les mauvaises blagues. C’est principalement lui qui vous envoie la newZZZletter pour parler des nouveautés. C’est une des activités pour lesquelles il faut le plus de discipline, de temps et d’humour. Jusqu’à présent, Benoit a rédigé et envoyé plus de 300 newZZZletters. J’aime bien en relire certaines, c’est vraiment du pur Benoît qui vous parle: “À Varsovie, il commence à faire chaud. On approche les 30 degrés et on passe en mode bermudas :) Ça ne nous empêche pas de continuer à faire vivre le site des Zexperts (…) Bref, on ne s’ennuie pas et on mouille la chemise pour vous, avec le Zourire.”

Ou bien:

“Pour s’amuser (parce que c’est dimanche et que demain vous allez au taf), voici un petit jeu : essayez d’associer les quatre définitions suivantes aux images, puis cliquez sur les images pour vérifier vos réponses. Amusez-vous bien !”

Tout ça

C’est fascinant, fatiguant, routinier, dynamique, difficile, basique, incroyable, banal, inimaginable, chouette, ultramoderne, émotionnel, rationnel, drôle, idiot, réfléchi et acrobatique de créer une ressource qui serve aux profs. On essaie – VRAIMENT – de faire de notre mieux. C’est notre combat quotidien et une immense source de satisfaction.

Là, je verse une petite larme, comme je suis de caractère plutôt émotionnel.

Et, comme cet article est une sorte de message que je vous envoie, je vais le terminer comme je termine souvent mes mails aux Z.

Voili voilou,

bonne journée,

bons cours,

ou tout simplement… bise !